Où va mon pognon ? — Partie 2 : Tu paies plein pot… et le service se dégrade

Des travailleurs versent une immense quantité de billets dans une machine marquée État tandis qu’un médecin, un militaire, une enseignante et un juge n’en récupèrent que quelques pièces.

Dans la première partie, on a regardé ce que la France prélève.

Beaucoup. Très beaucoup. Trop beaucoup (référence à Full Metal Jacket, tu l’as?)

Maintenant, il faut regarder l’autre côté du contrat : ce qu’on obtient en échange.

Parce qu’un niveau de prélèvements aussi élevé pourrait parfaitement se défendre si, derrière, le citoyen retrouvait des services publics rapides, accessibles et efficaces.

Alors on va regarder le terrain.

L’hôpital.
Les médecins.
La justice.
L’école.
L’administration.
Les forces de l’ordre.

Pas pour expliquer que tout est foutu, ni pour taper gratuitement sur ceux qui font tourner ces services au quotidien.

Mais pour poser une question simple :

quand on paie aussi cher, est-ce que le service rendu suit encore ?

II – Retour au Réel

On nous répète que la France dépense énormément pour ses services publics. C’est vrai, nous venons de le voir dans l’article précédent. On nous explique aussi que les budgets augmentent régulièrement. C’est vrai également.

Mais les milliards votés à Paris ne soignent personne, n’enseignent rien et ne rendent aucun jugement par eux-mêmes. Ce qui compte pour celui qui finance tout ça, c’est ce qui arrive au bout de la chaîne.

Alors oublions quelques minutes les PowerPoint ministériels et les grandes annonces budgétaires. Descendons sur le terrain.

L’hôpital : 21 millions de passages aux urgences… et parfois porte close

En 2024, les urgences françaises ont enregistré 21,3 millions de passages. Leur fréquentation a considérablement augmenté sur le temps long et, malgré les différents dispositifs censés réguler les entrées, elle est repartie à la hausse. La DREES reconnaît elle-même l’existence de fermetures sur certains créneaux et de services dont l’accès doit être précédé d’un appel au SAMU ou au service d’accès aux soins.

Voilà donc une situation assez extraordinaire : nous finançons collectivement l’un des systèmes de santé les plus coûteux du monde, mais à certains endroits de ce pays, avant d’aller aux urgences, il faut désormais téléphoner pour savoir si elles peuvent t’accueillir.

Le problème n’est évidemment pas le médecin qui court dans un couloir ni l’infirmière qui termine sa garde sur les rotules. Eux sont justement au bout du tuyaux (et souvent au bout du rouleau). Le problème, c’est qu’après des années d’augmentation des dépenses, de réformes, de plans et de milliards supplémentaires, le mot « crise » commence à devenir franchement léger.

Une crise est censée avoir un début et une fin.

Quand ça dure vingt ans, c’est juste le fonctionnement normal en fait !

Les déserts médicaux : cotiser partout, consulter nulle part

Et encore, il faut déjà réussir à arriver jusqu’à l’hôpital.

Parce qu’avant les urgences, il devrait normalement y avoir un médecin.

Dans une partie du territoire, trouver un généraliste qui accepte de nouveaux patients relève déjà de la chasse au trésor. Pour certains spécialistes, les délais se comptent en mois (parfois à 2 chiffres). Et dans les communes rurales les moins bien dotées, ce n’est parfois même plus une question de délai : le médecin n’est simplement plus là.

On cotise pourtant au même système que tout le monde. La carte Vitale fonctionne de la même manière à Toulouse, Paris ou au fin fond de la Creuse. La différence, c’est qu’à certains endroits tu peux traverser la rue pour consulter, et qu’à d’autres tu commences par remplir le réservoir (à 2,3 euros le litre en ce moment, au passage).

C’est toute l’absurdité du désert médical : payer pour un système auquel tu as théoriquement accès, mais dont le professionnel nécessaire n’existe plus à proximité.

Et ça, ce n’est pas le récit apocalyptique d’un sale con de réac qui refuse la fibre optique. La désertification médicale est reconnue, mesurée et suivie officiellement depuis des années.

La justice : quand le calendrier finit par juger avec le juge

Passons maintenant à la justice.

Là encore, le problème n’est pas que les magistrats auraient soudainement décidé de travailler avec un calendrier maya. Le système est engorgé, point barre.

En 2024, les tribunaux judiciaires ont reçu environ 1,44 million de nouvelles affaires mais en ont terminé moins qu’ils n’en ont reçu. Résultat : le stock d’affaires en attente a encore augmenté de 5 %, dépassant le million. L’âge moyen de ce stock atteint désormais 21 mois.

Deux ans…

Pas pour reconstruire Notre-Dame. Pour attendre qu’un dossier déjà entré dans la machine judiciaire arrive au bout.

Et en matière pénale, les conséquences peuvent devenir autrement plus sérieuses. La détention provisoire n’est (mal)heureusement pas une peine que l’on peut prolonger indéfiniment parce que le tribunal n’a pas eu le temps de juger. Elle est strictement encadrée par la loi. Si les conditions permettant de maintenir une personne détenue ne sont plus réunies dans les délais prévus, elle peut être remise en liberté, y compris dans des affaires graves.

Le scandale commence lorsque la lenteur de la machine devient elle-même capable de créer ce genre de situation.

Je reste cependant ébahi devant la rapidité et la sévérité dont la justice peut faire preuve dans certaines affaires autrement moins grave que celles qui restent en attente. La fameuse « justice à 2 vitesses »

Et pendant ce temps, le contribuable continue naturellement de payer plein tarif.

L’école : toujours plus cher pour des résultats qui ne suivent plus

L’Éducation nationale constitue elle aussi l’un des plus gros postes de la dépense publique. Là encore, les moyens financiers ont augmenté.

Pourtant, les résultats ne racontent pas l’histoire d’une progression spectaculaire. Les dernières évaluations PISA disponibles montrent notamment un recul très important en mathématiques et en lecture, tandis que les sciences ne sont pas en chute libre, mais parce que c’est déjà catastrophique. Là encore, un article que je vous invite à consulter détaille déjà précisément ce phénomène.

Nous reviendrons précisément sur les chiffres lorsque les nouveaux résultats seront publiés en septembre, mais le problème de fond est déjà connu : augmenter le budget de l’école ne signifie pas automatiquement améliorer ce qui se passe devant le tableau. On l’a tous constaté cette année (2026) : avec les budgets alloués, depuis tant d’année, c’est une honte qu’il n’y ai toujours pas de climatisation dans la grande majorité des salles de classe. On a vu des parents d’élève (et des professeurs aussi bien-sur) fournir des ventilateurs et climatiseurs portables pour que leurs enfants puisse avoir des conditions de vie à peine acceptable.

Un milliard supplémentaire peut financer des enseignants. Mais il peut aussi alimenter des dispositifs, des réformes, des formations, des logiciels, des structures intermédiaires, des changements de programme, des services chargés d’expliquer la réforme précédente avant que n’arrive la suivante.

Et c’est là que le raisonnement « plus d’argent = meilleur service » commence sérieusement à montrer ses limites.

Parce qu’au final l’élève ne voit ni ses conditions de vie, ni la qualité de son enseignement s’améliorer…

L’administration : tout est plus moderne, sauf le moment où tu as besoin de quelqu’un

La révolution numérique devait nous simplifier la vie.

Plus besoin de se déplacer. Tout serait accessible depuis chez soi, plus rapide, plus fluide, plus moderne.

Sur le papier, c’était formidable.

Dans la vraie vie, nous avons parfois réussi l’exploit de supprimer le guichet sans supprimer la complexité qui justifiait le guichet.

Alors tu remplis un formulaire en ligne. On te demande une pièce. Tu l’envoies. Trois semaines plus tard, tu reçois un message automatique pour t’expliquer qu’il en manque une autre. Tu cherches un numéro. Le numéro t’envoie vers le site. Le site t’envoie vers ta messagerie. Et ta messagerie t’explique finalement qu’elle ne peut pas répondre à ta demande.

Bienvenue dans la modernité.

Mais depuis quelque temps, cette numérisation massive nous rappelle aussi un autre petit détail : mettre toute la vie administrative des Français dans des bases de données, c’est formidable… jusqu’au jour où quelqu’un entre dedans.

Et dernièrement, ils sont entrés un peu partout.

Le système d’information de la DGFiP a subi des accès frauduleux avec extraction de données fiscales. FICOBA, le fichier qui recense les comptes bancaires ouverts en France, a lui aussi été consulté illégitimement après le vol des identifiants d’un fonctionnaire. À l’Éducation nationale, les incidents se sont succédé : données d’élèves via ÉduConnect, données de centaines de milliers d’agents, puis une nouvelle intrusion durant l’été 2026. Parcoursup a également subi une fuite touchant environ 705 000 candidats liés à la seule Occitanie.

Et puis il y a eu la Fédération française de tir : données personnelles de licenciés volées, avec noms, adresses, téléphones et numéros de licence. Franchement, voler l’adresse personnelle de milliers de tireurs sportifs, c’est déjà suffisamment sympathique comme cadeau.

Voilà donc où nous en sommes.

On a supprimé une partie des guichets, concentré des quantités gigantesques d’informations personnelles dans des systèmes informatiques… puis découvert que ces systèmes étaient eux aussi vulnérables.

La dématérialisation devait nous permettre d’éviter les files d’attente.

Elle nous permet maintenant aussi de nous faire voler nos données sans même avoir besoin de sortir de chez nous.

Les forces de l’ordre : policiers le jour, secrétaires le reste du temps

Même phénomène chez ceux dont on aimerait pourtant qu’ils passent le maximum de temps sur le terrain. Enfin je dis ça, mais sauf pour les membres de LFI si j’ai bien compris.

La police judiciaire souffre depuis des années de procédures lourdes, d’outils informatiques vieillissants et d’une complexité administrative qui pèse directement sur le travail des enquêteurs. Quand tu formes quelqu’un pour enquêter, interpeller et protéger la population, peut-être que le meilleur usage de son temps n’est pas de le transformer progressivement en secrétaire spécialisé dans la procédure pénale.

Un policier derrière un écran est parfois indispensable au dossier.

Mais pendant ce temps-là, il n’est pas dans la rue.

Et derrière la question des procédures, il y a quelque chose de beaucoup moins drôle : les hommes et les femmes qui font tourner la machine.

En 2024, 27 policiers et 26 gendarmes se sont suicidés. Cinquante-trois membres des forces de l’ordre en une seule année.

Et le plus glaçant, c’est que 2024 était considérée comme une année relativement « bonne » sur ce sujet : le nombre de suicides y avait atteint son niveau le plus bas depuis des années.

Cinquante-trois morts – donc une par semaine, dans une des années les moins tristes – dans des professions déjà confrontées à la violence, aux horaires décalés, à la pression hiérarchique, à l’exposition permanente au conflit et à une charge procédurale considérable, ça mérite peut-être autre chose qu’une ligne dans un rapport annuel.

Parce qu’à force de parler des « moyens de la police », on finit parfois par oublier que le premier moyen de la police…

c’est encore le policier.

Et les Français commencent sérieusement à le voir

Tout cela pourrait encore être balayé comme une accumulation d’anecdotes si le sentiment était marginal.

Il ne l’est pas.

Dans une enquête Ifop réalisée pour l’Observatoire des politiques publiques, 74 % des Français estimaient que la qualité des services publics nationaux s’était dégradée au cours des cinq années précédentes. L’hôpital arrivait en tête des services jugés dégradés, devant la justice et l’école.

Trois Français sur quatre.

Ce n’est plus le tonton aigri qui râle au comptoir.

Et surtout, regardons les trois secteurs qui reviennent immédiatement : l’hôpital, la justice, l’école.

On ne parle pas du fleurissement des ronds-points ou des horaires d’ouverture de la médiathèque.

On parle de se faire soigner.

De faire appliquer la loi.

Et d’apprendre à lire à nos gosses.

Les piliers. Cela me semble légitime comme exigence.

Et c’est précisément là que ça coince

Pris séparément, chacun de ces problèmes possède évidemment ses causes propres. Le vieillissement de la population n’explique pas les lenteurs judiciaires. La pénurie de médecins n’explique pas les résultats scolaires. Et la dématérialisation administrative n’est pas responsable des urgences saturées.

Mais lorsqu’on prend du recul, quelque chose devient difficile à ignorer.

La France fait partie des pays qui prélèvent le plus. Elle fait partie de ceux qui dépensent le plus. Et malgré cela, le citoyen rencontre des urgences saturées, des mois d’attente pour certains spécialistes, une justice engorgée, une école en difficulté et une administration qui peut parfois transformer une demande banale en quête secondaire de RPG.

Alors non, on ne peut plus répondre mécaniquement à chaque problème par :

« Il faut davantage de moyens. »

Peut-être que certains services en ont réellement besoin. En bout de tuyau, tous les service manque de moyen.

Mais lorsqu’on verse toujours davantage de carburant dans un moteur et que la voiture continue à perdre de la vitesse, il faut finir par avoir la curiosité d’ouvrir le capot.

Parce qu’à ce stade, le problème n’est peut-être plus la quantité de carburant.

C’est peut-être la putain de machine elle-même.



Le constat devient difficile à esquiver.

La France prélève énormément. Elle dépense énormément. Et pourtant, sur le terrain, les mêmes symptômes reviennent : urgences saturées, médecins introuvables, justice engorgée, école en difficulté, administration déshumanisée, forces de l’ordre sous pression.

Alors peut-être que la question n’est plus seulement :

« Combien faut-il encore mettre ? »

Peut-être qu’il faut enfin poser celle qu’on évite depuis le début :

où va réellement l’argent ?

Parce qu’entre ce que l’État prélève, ce qu’il dépense et ce que le citoyen reçoit au bout de la chaîne, il y a manifestement un sacré morceau qui se perd dans la tuyauterie.

Dans la troisième partie, on va donc faire ce qu’on aurait probablement dû faire depuis longtemps :

suivre le pognon.

Protection sociale, retraites, santé, dette, collectivités, agences, normes, structures, subventions, administration…

On va ouvrir la machine.

Et regarder ce qu’il y a dedans…